La Croix: « Outreau : mémoire d’un fiasco »

Dominique Quinio - La CroixOn voudrait pouvoir dire «plus jamais ça», plus jamais une telle conjonction d’erreurs et de mauvaises pratiques qui conduisirent à une catastrophe dont l’institution judiciaire et l’opinion publique gardent la douloureuse mémoire. Pour ne pas parler des enfants, victimes et otages d’une affaire qui les dépassa, et des adultes, injustement accusés. Nul ne pourrait jurer pourtant, dix ans après le procès, que les leçons d’Outreau ont été à jamais tirées. Comme elles n’avaient pas été tirées de l’affaire Gregory…

Depuis le procès, des réformes du système judiciaire ont été engagées : ainsi la présence d’avocats lors des gardes à vue. Les différents professionnels amenés à intervenir dans ce type d’affaires ont appris à se montrer moins catégoriques, plus précautionneux, ainsi les experts psychiatriques, par exemple. Des progrès ont été accomplis, également, sur la manière d’entendre la parole des enfants. D’autres pistes, en revanche, n’ont pas été empruntées, comme la mise en œuvre d’une collégialité pour les juges d’instruction, afin d’éviter qu’un seul puisse s’engouffrer, par émotion ou par trop de certitude, dans une fausse direction.

Les médias, aussi, portent leur part de responsabilité ; certains ont relayé abondamment la thèse de l’accusation, quitte à ne pas respecter, avant tout procès, la présomption d’innocence. Ils ont porté, avec insistance, sur la place publique nationale une affaire très douloureuse localement. Là encore, l’émotion prévalut, tant les crimes qui concernent les enfants avivent les passions. Là encore, le risque de récidive demeure. En une décennie, la course de vitesse médiatique ne s’est pas ralentie, bien au contraire ; et les réseaux sociaux (dont les journalistes n’ont d’ailleurs pas le monopole) permettent de propager, avec une virulente efficacité, rumeurs et approximations. Le souvenir d’Outreau – et des dégâts humains que l’affaire provoqua – devrait toujours résonner comme un signal d’alarme ; et inciter chacun, où qu’il soit situé dans la chaîne de l’événement, à cultiver la vertu de prudence.

Dominique Quinio

Editorial – La Croix (Source)
1/5/14 – 18 H 04